mardi 29 juin 2010

La contestation n'est qu'un spectacle

Dans la mesure où nous tournons en rond depuis plus de dix ans (c'est-à-dire depuis les événements de Seattle), je crois qu'une certaine réflexion s'impose au sein de l'extrême gauche, des mouvements sociaux en général puis de la mouvance alter/anti-mondialisation.

En quoi avons-nous progresséEs depuis 1999? En quoi est-ce stratégique de se mobiliser autour de dates précises, choisies par les élites gouvernantes de ce monde et où la répression nous attend de pied ferme?

Est-ce que les médias alternatifs et les réseaux sociaux suffisent à pallier aux carences et à la supercherie émanant des médias de masses? Sommes-nous en mesure de véhiculer notre propre message ou celui-ci disparait-il derrière le bruit des bottes et les images «percutantes» (tournées en boucle) de vitrines fracassées et de voitures de police en flammes? Sommes-nous condamnéE à écouter les «spécialistes» nous expliquer les raisons de notre colère et quels sont nos objectifs?

Justement, quels sont nos objectifs? Pourquoi se déplacer? Si le système est pourri de A à Z, à quoi bon demander une taxe bancaire? Ne doit-on pas se débarrasser des banques une fois pour toute? Pourquoi continuer de vouloir mettre de la pression sur nos maîtres afin d'obtenir de meilleures conditions de vie, conditions de vie qu' ils voudront bien (peut-être, mais rien n'est moins sûr) nous accorder après nous avoir vue à genoux? Ne devrions nous pas chercher à se débarrasser de nos maîtres et à reprendre le contrôle de nos vies?

Si nous arrivons à une telle conclusion, alors la contestation sous sa forme actuelle est à toute fin pratique inutile. Car même si les contestataires arriveraient à se faire entendre (ce qui n'est pas le cas actuellement), ils et elles ont fort peu à proposer. À tout le moins, pas autour de ce cadre que sont les grands sommets et autres évènements élitistes sous haute surveillance.

Nous devons continuer de développer des alternatives aux institutions actuelles, sinon nous serons condamnéEs à tenter de les réformer, alors que notre rôle est de les détruire et de les jeter à la poubelle de l'Histoire.

On ne peut justifier notre inaction et nos errances en affirmant que nous ne verrons jamais la révolution et que ce sera aux générations futures d'agir en ce sens. Notre rôle est à tout le moins de préparer le terrain, ce que nous ne faisons pas en ce moment. Sinon nous déléguons cette tâche à la prochaine génération (qui nous le reprochera, non sans raison) et nous ferons reculer la révolution de quelques décennies...avec de la chance.

Je tiens tout de même à souligner que je suis solidaire des gens qui ont manifesté à Toronto, qu'ils et elles aient subi la répression ou non. J'ai moi-même pensé y aller avant de me raviser (entre autre par manque de motivation). Mon but n'était pas de jeter la pierre (malgré les apparences, je présume), mais d'émettre une réflexion et un questionnement.

Car exiger quelque chose, c'est encore le demander, même si le terme semble un peu plus fort. Nous ne prenons jamais de force ce qui nous est pourtant dû.

Et puis la liberté, ce n'est pas comme une convention collective. C'est non négociable.

Je vous laisse sur ce texte que je viens tout juste de trouver sur le web et qui rejoint essentiellement ce que je voulais dire.

À la différence près que je n'aurais su aussi bien dire.

De la contestation

Patrick MIGNARD

Le droit de critique, de contestation, de l’expression est un droit fondamental de la « démocratie ». nul ne peut en être privé et la constitution le garantit... tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes démocratiques.

La contestation est aujourd’hui une dimension de l’action politique parfaitement intégrée, digérée, acceptée par le système de démocratie marchande. On peut dire qu’elle est un élément et une garantie de son fonctionnement de sa régulation, de son existence.

La contestation peut prendre différentes formes, passant de la non violence à la violence... son utilité est hélas, généralement mesurée par l’impact médiatique qu’elle produit.

De la contestation spectacle

La contestation s’aliène aux médias. S’aliéner n’est pas une exagération car, même si, pour celles et ceux qui contestent, leur action a un sens politique et civique, le spectacle qu’ils donnent et qui se veut pédagogique et politique est réduit à l’état de spectacle par l’entreprise médiatique qui s’en empare et le traite comme bon lui semble, toujours en fonction de ses intérêts idéologiques et médiamétriques.

Si nous sommes maîtres du spectacle que l’on donne, nous ne sommes pas maître du spectacle que l’on transmet, autrement dit, de l’image qui est diffusée, or c’est cette dernière qui détermine la réaction de l’opinion publique à l’égard du message que l’on veut faire passer, qui donne une image politique du message. La contestation-spectacle, aussi élaborée soit-elle nous est irrémédiablement confisquée. Pour celles et ceux, les politiciens-es, pour qui le spectacle de leur image suffit, cette forme de contestation est suffisante... c’est ce qui explique que ces gens là accourent systématiquement dans tous les types de manifestations médiatisées,... de préférence devant les caméras de télévision et partent en même temps qu’elles. Ils sont les principaux bénéficiaires, de la politique-spectacle et peu leur importe... à la limite, le sens réel du message transmis. Leur existence politique est liée à la transmission de leur image, de leur apparence.

Il y a un décalage total entre la réalité de la manifestation et ce que la collectivité en perçoit et cela nous l’avons parfaitement intégré dans notre manière d’organiser les choses... au point que dans de nombreux cas, ce que nous préparons, ce n’est plus une action politique, mais la « mise en scène » d’une action... au point même de choisir l’heure en fonction des journaux télévisés.
Dans notre désir d’être « lisible » nous nous aliénons totalement à l’appareil médiatique.

Ce décalage est peu à peu devenu une coupure au point que la réalité et la nécessité du spectacle a transformé, a changé, la nature de la manifestation. A la limite on crée l’évènement pour en faire une manifestation que l’on met en scène. Pour se rendre compte de ce processus il suffit de raisonner comme s’il n’y avait pas de médias : « Que ferions nous s’il n’y avait pas transmission de l’évènement ? »... Il est probable que nous agirions différemment.

Par exemple, la systématisation des manifestations, leur caractère répétitif dans certains cas donne l’illusion de la mobilisation, de l’action de masse, de l’efficacité... mais ce n’est qu’une illusion entretenue par le spectacle, créé par nous, de la manifestation. L’ampleur du caractère visuel, amplifié par les médias, prend le pas sur le caractère essentiel de ce qui la motive et nous fait abandonner toute autre action... moins médiatique... Et l’on s’étonne que l’on échoue quant à l’essentiel ?

Le spectacle médiatique a une valeur en soi, étrangère à l’évènement relaté. Or c’est à cette valeur que nous répondons, abandonnant par là même l’essence même de l’évènement.

En fait, le poids social et politique du spectacle médiatique nous conduit à dénaturer l’évènement, notre participation à l’évènement, la manière de nous y comporter et finalement l’authenticité et l’efficacité de celui-ci.

La manipulation des médias n’est pas unipolaire, nous en sommes aussi les acteurs consentants.

De l’abandon de la praxis

Il n’est pas question évidemment de nier l’existence des médias, mais sachons qu’en tout état de cause ils ne sont que des éléments marginaux de l’Histoire. L’Histoire s’est déroulée jusqu’à aujourd’hui sans leur intervention.

En aucun cas nous ne devons considérer les médias comme le cœur, et à fortiori le cerveau de l’action. On peut agir avec eux, voire parfois contre eux, mais jamais pour eux. Ce ne sont pas les médias qui font l’histoire sociale des êtres humains, ils n’en sont qu’un constituant temporel.

La démocratie marchande nous a totalement piégés dans la manière de concevoir la contestation qui peut, et doit, lui être faite. Déterminant une bonne fois pour toutes, et dirais-je, sans contestation possible, que le système est démocratique, la contestation ne peut-être en fait que de la « remarque » ou aimable observation. C’est en fait faire fi du caractère instrumentalisant du système qui réduit l’individu à un simple objet qui doit se plier à son objectif principal : valoriser le capital.

Le caractère envahissant et le pouvoir amplificateur des moyens de communication et d’information modernes ont fait croire, à tort, que l’expression même de la contestation avait une portée pratique et historique.... Ne parle-t-on pas de « 4e pouvoir » à propos des médias ? ( ?)... ce qui nous a entraînés à la plus funeste des décisions, l’abandon de la pratique, ou plus exactement de la praxis.

Le discours politique incantatoire, la dénonciation véhémente, la pétition circulante, l’affiche et autres pratiques politico-militantes, autrement dit les formes modernes reconnues, acceptées, légalisées voire institutionnalisées de la contestation ont remplacé l’essentiel de ce qui fait l’Histoire : la pratique concrète et consciente de la mise en place de nouveaux rapports sociaux, la praxis.

La contestation officielle nous fait faire l’économie de l’Histoire, ne nous permet plus d’être des « sujets » de notre histoire, mais des metteurs en scène de notre « mal vivre », le système marchand nous fournissant les décors et nous permettant d’écrire le scénario. Le théâtre de la société fonctionne, nous en sommes à la fois les acteurs et les spectateurs complaisants... nous collons même les affiches qui ne sont que le reflet de nos propres illusions et de nos capitulations futures.

La critique des médias devrait commencer par la critique de ce que nous sommes devenus en tant qu’acteurs sociaux, en tant que citoyens ou plutôt que « non-citoyens ».

La pratique de notre contestation se moule parfaitement dans les espaces aménagés par le système pour assurer sa pérennité. A petites mobilisations, petites victoires, à grandes mobilisations, élections... Rien dans ce que nous faisons socialement et collectivement (peut-être individuellement pour certains) n’expriment la volonté concrète d’un changement. Nous nous complaisons dans la plainte et dans la mortification de l’échec. Notre contestation met en scène le spectacle de notre propre capitulation.

L’avenir ne nous est pas acquis. La conscience que nous avons de l’Histoire, contrairement à nos ancêtres, nous a privés, paradoxalement, du pouvoir de « faire l’Histoire ». Cette conscience s’est commuée en un discours stérile en ce sens qu’il nous exempte de toute pratique sociale. Nous avons adhéré au discours mensonger du caractère indépassable du système marchand. Nos ancêtres auraient eu la même démarche, il n’y aurait pas eu d’Histoire.


Patrick MIGNARD

http://www.legrandsoir.info/De-la-contestation.html

6 commentaires:

agitateur a dit…

Excellent billet, même si les termes ne sont pas "si" scientifiques que ça, néanmoins c'est clair : la contestation n'est qu'un show. Un esti de show. Un rituel.

Bakouchaïev a dit…

Pour ce qui est des termes employés tu parles du texte que je reproduis ici, ou de mon propre vocabulaire?

Pour ma part, mon but est toujours de me faire comprendre et de comprendre ce que je lis. J'évite ce qui me semble superflu et qui rend les choses simples trop compliquées.

Après ça, j'ai écit ça assez rapidement. C'est plus une ébauche ou une piste de réflexion qu'un essai longuement réfléchi et très travaillé. Je ne peux pas parler pour l'auteur cependant.

agitateur a dit…

Ce que tu as écris, mais aussi ce que Patrick a écrit (même si c'est très pertinent et réellement révolutionnaire antipostmoderne).

Sinon ça ressemble un peu à mon billet sur la violence, à la différence que je traite de la fausse dichotomie que de la contestation en tant que tel (même si j'en parle des deux).

Ta partie de billet est relativement très simple. Toute personne pourra te comprendre, c'est très bon comme ça.

Peut-être que je dis ça parce que je suis scientifique ? Un automatisme chez moi. Enfin, bon billet. J'espère que ça va donner un coup de poing aux pseudo-révolutionnaires prétendants et prétendantes.

anarchopragmatisme a dit…

Très bien comme billet.

Néanmoins, j'estime que ça va prendre beaucoup d'éducation populaire et un appui populaire significatif avant de songer d'inclure la violence dans les moyens d'insurrection.

agitateur a dit…

David, veux-tu arrêter de considérer la violence comme étant un "antagonisme" à la non-violence ?

Es-tu capable de comprendre que la "violence" est une pratique politique, et non pas une technique ou une tactique ?

Peux-tu saisir la réalité matérielle de la violence qui s'exerce depuis que la société de classe existe, que tu sois en accord ou non ?

Es-tu assez développé et avancé dans ta réflexion pour entreprendre un démarche scientifique et matérialiste sur la question de la Révolution, c'est-à-dire qu'elle n'est pas une recette avec des ingrédients comme "éducation populaire" et "appuie populaire" ?

Ce qui importe, c'est d'informer et de rendre le monde pissed. Assez pissed pour qu'il décide d'agir concrètement et où un parti solide et matérialiste pourra le leur permettre. Une ligne cohérente et sans limite, qui est claire et sait ce qu'elle veut : le communisme (ou comme les anarchistes le disent, l'anarchisme; bref, une société sans classes). C'est ça qu'il faut démontrer, donner et mettre en application.

On s'en câlisse-tu de ce que nos ennemis pensent de nous. ON VEUT PAS D'EUX DE NOTRE BORD PAR LE COMPROMIS.

Mouton Marron a dit…

"Si le système est pourri de A à Z, à quoi bon demander une taxe bancaire?"

En effet.